Fin d’année scolaire 2024 : lettre aux élèves

Chers élèves,

Bien que certains d’entre vous ne se souviendront pas, bien que certains d’entre vous ont peut-être déjà oublié cette année scolaire, perdus sur une plage du littoral de Marseille, de Rabat ou au bord de l’étang de la Bonde, je vous écris cette lettre pour vous dire bien des choses, une dernière fois. Si vous savez désormais je l’espère un peu plus de choses en cette fin d’année scolaire, il y a encore tant de choses que vous ne savez pas. 

Vous ne savez pas l’atmosphère joyeuse, enfiévrée et parfois fatiguée de la salle des profs. Vous ne savez pas les énergies dépensées chaque jour : profs, AESH, vie scolaire, personnels et agents… vous ignorez le nombre de cafés et de barres chocolatées consommées pour recharger les batteries des uns et des autres. Vous ignorez probablement aussi le nombre de photocopies quotidiennes réalisées et le nombre de bourrages papier débloqués dans la machine. Vous ne vous doutez peut-être pas non plus de la diversité des personnes qui ont fait le choix, ici, d’une manière ou d’une autre, de s’occuper de vous. De tout cela, je n’avais moi non plus aucune idée à mon arrivée il y a quelques mois. 

Vous ignorez que Mme H. a fait du taekwondo il y a quelques années, que M. H. est ancien ingénieur, que Mme R. a eu bien des vies professionnelles avant vous. Vous ignorez que j’ai moi-même fait le choix de devenir enseignante d’histoire-géographie en Provence après sept ans en entreprise de marketing digital à Paris.

Soupçonnez-vous seulement la ténacité de Mme S., l’énergie de Mme F., l’enthousiasme de Mme P., la culture sans fond de M. D., l’humour dévastateur de M. C. ? Pouvez-vous seulement imaginer, chers élèves, que Mme B. ne perd jamais son sourire ? Rassurez-vous : tout cela, je l’ignorais aussi il n’y a encore pas si longtemps. 

Ce que j’espère que vous savez déjà, en revanche – et ce que je vous souhaite de découvrir cet été sinon -, c’est la beauté du pays que vous habitez ici. Dans les deux mois qui viennent, régalez-vous de promenades en forêt. Allez vous baigner au fond de la combe de Lourmarin, sous les hauteurs de Sivergues. Extasiez-vous devant les contreforts de Saignon. Allez manger une glace et regarder du théâtre de rue au festival d’Avignon. 

Plus simplement, plus quotidiennement, apprenez à contempler la beauté et la bonté du monde dès que vous franchissez le pas de votre porte. Entraînez votre coeur à la reconnaissance, vis-à-vis de vos parents, d’abord, et vis-à-vis de toutes les personnes étonnantes que vous recommencerez à fréquenter à la cité scolaire à la rentrée prochaine. 

En ce qui me concerne, chers élèves, chers enfants, je suis moi-même bien reconnaissante de vous avoir rencontrés cette année, qui que vous soyez : bons ou mauvais, polis ou insolents, épanouis ou tourmentés, travailleurs ou feignants. En vous rencontrant, j’ai appris à mieux me connaître et à tester mes limites. J’ai vu grandir ma soif de vous comprendre et de vous faire comprendre, je l’espère, certaines choses. Sincèrement, je vous remercie. 

Comprenez, chers enfants, que c’est cet esprit de contemplation et de réjouissance – en toute circonstance – qui peut tout résoudre, apaiser et assainir les relations, transformer le regard et le monde dans lequel il vous est donné de grandir. 

Bien à vous tous,

Amélie

Vacances de Noël : un métier de corps

Je n’ai pas écrit depuis la Toussaint, moins par fatigue que par difficulté pour choisir ce sur quoi j’avais envie d’écrire ; à cause d’une forme de complexe d’infériorité aussi : qu’aurait donc bien d’intéressant ou de fascinant à raconter une ex-candidate ratée à l’agrégation mutée à l’autre bout de la France, dans une ville dont même certains habitants de la région PACA ignorent où elle se situe ? Ces réflexions plus ou moins moroses m’ont empêchée d’écrire plus que la fatigue, pourtant bien réelle, de la période qui se termine, période de passage d’un trimestre à l’autre, lors de laquelle on peut se retrouver à passer des journées de 12 à 13h d’affilée au collège pour assister aux conseils de classe ou aux réunions parents-professeurs. 

C’est un paradoxe pour moi que l’entrée dans ce métier, décidément, en tout cas, si ce n’est un paradoxe, un grand écart, un grand étonnement. Moi qui me fantasmais réussissant l’agrégation, restant à Paris, entamant un éventuel projet de recherche, intervenant un jour sur des plateaux télé ou sur Radio France (quitte à pousser la prétention jusqu’au bout, allons-y franchement), me voici très heureuse comme enseignante certifiée en collège, avec des sixièmes et des quatrièmes, à Apt, à 1h de route d’Aix et d’Avignon. A mon avis, c’est d’un des plus beaux métiers du monde que je fais l’expérience ici, avec toutes les difficultés et les doutes que l’exercice d’un métier réel peut soulever. Le métier de prof, c’est notamment un métier de corps, avec tous les significations que cela peut supposer. 

Un métier de corps, c’est d’abord un métier uni par quelque chose de grand et par des circonstances de travail similaires où que l’on soit en France, c’est faire partie du corps professoral tout simplement, ce corps professoral que bien souvent, nos contemporains (en tout cas, certains de mes proches) honnissent pour sa complaisance et, surtout, pour la quantité de ses vacances scolaires. En ce qui me concerne, le corps professoral, c’est d’abord la rencontre d’un grand nombre de personnalités étonnantes, inattendues, résolument diverses, de tous âges et de toute condition. Des personnalités ayant en commun d’aimer ce qu’elles enseignent (amour frisant parfois le ridicule – lors d’un récent conseil de classe, un prof de maths me remit ainsi brutalement à ma place lorsque je parlai de travaux de groupe réussis en histoire-géo, m’expliquant devant tous, les élèves délégués compris, que des travaux de groupe ne fonctionneraient jamais en mathématiques, une matière fondamentale s’il en est, bien plus que l’histoire-géo, évidemment) et, surtout, d’aimer les gosses qui nous sont confiés. 

Un métier de corps, c’est aussi un métier physique, un métier de la corporéité pour employer un grand mot, un métier de l’incarnation, un métier du geste. On ne me l’avait jamais dit comme ça, et j’aurais sûrement été incapable de l’imaginer jusqu’à mon entrée un stage, mais être prof est un métier réellement physique. Nous ne soulevons pas du coke ou de la fonte, certes, nous ne nous levons pas non plus à deux heures du matin comme les boulangers. Notre métier n’en demeure pas moins éminemment physique. 

En classe, d’abord. Quand on est en cours, on utilise sa voix, ses yeux, ses bras, ses jambes. On parle, on se tait, on hausse ou on baisse le ton, on peut même rire ou chercher à faire rire, on écoute, on montre, on démontre, et puis l’on marche, puis l’on s’asseoit, puis l’on se remet debout, parfois on s’appuie au tableau, et puis on recommence. Même en surveillant une évaluation, on mobilise son corps et toute son attention : gare à l’élève qui tenterait de tricher ! 

Le métier est aussi physique en dehors de la classe. On arrive au collège entre 7 et 8h, on porte parfois des cahiers, en tout cas toujours des manuels, on va à la reprographie, on en sort un paquet de photocopies, on attrape parfois un café si on a le temps, on va d’une salle de classe à l’autre, bien souvent. Parfois, on doit déplacer des tables et des chaises, lorsque la salle n’est pas configurée comme on l’aurait voulu (chaque jeudi, je déplace ainsi régulièrement les tables et les chaises de la salle d’anglais que j’utilise, le plus souvent disposée en U, une configuration qui bien souvent ne m’arrange pas). Même lorsqu’on a la possibilité de faire faire cela aux élèves, en quittant sa salle de classe, on veille à effacer le tableau, refermer les fenêtres, passer un coup de balai par respect pour la classe ou pour le collègue suivants. 

Notre corps est aussi évidemment mobilisé par l’effort intellectuel permanent que constitue notre métier. Il nous faut non seulement nous concentrer sur les plus petites choses, les plus prosaïques (ne pas oublier sa clé USB en repartant, remplir le cahier de textes dans Pronote, par exemple) mais aussi mobiliser notre énergie pour les plus grandes choses : la préparation des cours, la réflexion sur nos objectifs d’apprentissage, l’adaptation à chaque dynamique de classe et aux élèves, si différents les uns des autres… Un bon prof étant, avant toute chose, un prof qui est continuellement en train de réfléchir aux causes d’un dysfonctionnement observé en classe et à ce qu’il pourrait mieux faire à l’avenir, tant pédagogiquement, didactiquement que scientifiquement.   

… Il n’est pas étonnant, finalement, que je peine à trouver de l’énergie et à me rassembler pour écrire. Une seule chose est à retenir à ce stade, me semble-t-il : moi qui passais auparavant le plus clair de mon temps derrière un ordinateur à rédiger des recommandations de stratégie digitale, je n’ai jamais été aussi heureuse qu’en exerçant ce nouveau métier, si intellectuel et si physique,  un métier qui plus est si loin de tout, « à la périphérie » comme diraient les géographes (ou le pape François), périphérie j’éprouve la joie de contribuer, à mon niveau, à un service essentiel, central, fondamental, un service d’utilité publique.   

Vacances de la Toussaint : les limites

Quinze jours avant les vacances, après avoir, comme je pouvais, clos mes premiers chapitres, de géo en 4e et d’histoire en 6e, j’entamai deux chapitres « d’EMC » (ou « Enseignement Moral et Civique ») : le premier, sur la citoyenneté avec les 6e ; le second, sur la liberté avec les 4e. Je choisis d’intituler ce chapitre « Liberté, Egalité, Fraternité ». J’étais loin de me douter que l’actualité allait dramatiquement coïncider avec mon programme. 

Le week-end des 7 et 8 octobre, le Hamas attaquait Israël. Le jeudi, mes quatrièmes, après que certains eurent lancé des « Vive la Palestine ! » en classe, me réclamèrent un cours sur le sujet du conflit israëlo-palestinien. Deux jours plus tôt, alors que nous avions commencé à travailler sur la liberté, certaines élèves avaient partagé par écrit, anonymement, leur souhait ardent de pouvoir porter le voile. Le vendredi 13 octobre, un enseignant de français était abattu à coups de couteaux à Arras par un homme se revendiquant de la mouvance islamiste. Cet homme était, selon les informations qui nous furent données, à la recherche « d’un professeur d’histoire ». 

Les choses ne s’arrêtèrent pas là. Le lundi 16 octobre, après la banalisation des premiers cours de la semaine décrétée par le ministère, alors que je venais de finir de terminer le cours des 6e 8, ma tutrice vint me chercher dans ma salle de classe : « Viens vite, il y a un problème, me dit-elle. Nous devons tous partir. » La cité scolaire dut être entièrement évacuée par ordre de la préfecture. En gardant notre calme et notre sourire avec ma tutrice, nous nous portâmes à l’entrée de l’établissement, attendant que sortent les derniers élèves, répondant comme nous le pouvions à leurs interrogations, sans savoir nous-mêmes ce qui nous menaçait, alors que les camions de police s’accumulaient sur le parking, se préparant à fouiller la cité scolaire dans son intégralité. On nous demanda de nous regrouper dans l’enceinte du jardin public de la ville, à quelques centaines de mètres de là, et d’y rester en charge des élèves jusqu’à de nouvelles instructions. 

Bien que l’adrénaline m’aidât à garder le sourire, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer le pire, qu’une bombe éclate dans le jardin public où l’on nous avait attirés par exemple. On apprit que les cours de l’après-midi étaient annulés et, assez rapidement heureusement, les enfants furent autorisés à partir sous réserve qu’un parent vienne les chercher. Tout le personnel de l’établissement, quant à lui, fut exhorté à rester sur place jusqu’à ce que le dernier élève soit rentré chez lui. Nous dûmes attendre jusqu’à 16h (pour certains, plus tard encore) que le parking devant l’établissement soit jugé sécurisé par la police et donc rouvert aux enseignants souhaitant rentrer chez eux. 

Les semaines d’avant les vacances furent donc éprouvantes à plus d’un titre, et me mirent face à plusieurs limites. D’abord, les limites de ma capacité à travailler au gré d’un rythme fréquemment interrompu par des facteurs dépassant ma volonté, celle d’établissement voire celle de l’institution elle-même. Les limites sont aussi, osons le dire, celles de mon courage. Vais-je oser continuer d’enseigner, et d’enseigner ma matière, dans une société si fracturée, si prompte aux emportements et à la haine, dans une démocratie française qui me paraît parfois à bout de souffle ? Vais-je enfin, plus prosaïquement, trouver en moi suffisamment de force, physique et morale, pour faire progresser les connaissances de mes élèves et pour les aider, un tant soit peu, à devenir « des gens bien », tirés qu’ils sont, pour certains d’entre eux, de circonstances sociales et familiales dramatiques ? 

Pratiquer ce métier aujourd’hui exige, me semble-t-il, d’embrasser toutes ces incertitudes, de les prendre pour ce qu’elles sont, en acceptant que l’on ne maîtrise pas tout – voire que l’on ne maîtrise rien du tout. Il ne s’agit pas, pour reprendre l’image du funambule, de se laisser tomber dans le vide, mais d’accepter que l’on est près du vide. Malgré le vide et sa profondeur parfois vertigineuse, le le fil sur lequel je tiens est encore bien là, il peut me sauver comme sauver les enfants qui me sont confiés. Ce fil, c’est celui de la relation que je crée chaque jour avec les personnes formidables que mes élèves sont appelés à devenir. 

Fin septembre – petite géopolitique de la salle de classe

La semaine dernière, j’ai commencé à me faire « balader » par mes différentes classes, comme on dit dans le métier. La semaine précédente s’était terminée par ce qui m’est rapidement apparu comme essentiel pour pour créer un cadre de travail serein : la définition d’un plan de classe, que j’avais mûrement réfléchi pour chacun de mes élèves au préalable. Pour parer au plus urgent et malgré mes rêves d’innovation pédagogique (salles dites « en îlot » ou « en U »), je décidai de plans de classe « traditionnels » dits « en autobus » (rangées de tables disposées par deux, laissant entre chaque rangée une allée permettant le passage du professeur). 

Le mercredi suivant, mes élèves de quatrième, que j’avais péniblement réussi à faire s’asseoir aux places que je leur avais attribuées, se mirent à discuter mon plan de classe lorsque je voulus leur faire effectuer une activité en binôme. Avant même l’heure de cours, deux élèves manifestement inséparables étaient venues me voir pour obtenir d’être assises l’une à côté de l’autre, prétextant (ce que je voulus bien croire étant donné l’hétérogénéité du niveau et de la capacité d’attention des uns et des autres) que l’une avait besoin de l’autre pour la soutenir dans le suivi des cours. Au moment du lancement de l’activité, chaque binôme se mit à pester l’un contre l’autre, refusant catégoriquement de travailler avec son voisin ou sa voisine, me réclamant d’aller s’asseoir ailleurs dans la classe pour pouvoir travailler avec ceux ou celles avec qui l’entente est meilleure. Confrontée à de telles résistances, je fis le choix, par pragmatisme et dans l’impératif de les mettre rapidement au travail, de les laisser s’installer les uns avec les autres. Les choses parurent d’abord bien se dérouler, mais très vite, l’ambiance devint confuse et bruyante, à tel point que le cours se termina sans que je fusse parvenue à les faire restituer leur travail aux autres membres de la classe, et par l’attitude insubordinée et irrespectueuse de deux de mes élèves. 

Après de tels incidents, le lendemain, je décidai d’accueillir mes élèves dans une classe aux bureaux disposés individuellement, à la manière d’une salle d’examen. Je les fis s’installer conformément au plan de classe initialement défini, et leur fis faire la fin de l’activité individuellement, sur une feuille que je ramassai dix minutes plus tard. Cette initiative me permit de rétablir immédiatement mon autorité dans la classe, d’affirmer la dimension magistrale, ou carrément autoritaire, de ma posture en tant qu’enseignante, tout en incitant les élèves à travailler correctement. 

Cet épisode m’a fait comprendre à quel point la salle de classe est un objet non seulement géographique mais plus encore géopolitique, où des acteurs se disputent un espace donné, où se joue un rapport de force pour la maîtrise d’un territoire. J’ai compris en quoi des auteurs comme Pascal Clerc en 2020, et bien avant lui Michel Foucault dans Surveiller et punir en 1975, analysent respectivement la salle de classe et la prison comme le fruit de rapports de force entre des pouvoirs, à des fins de contrôle et de surveillance d’un acteur par l’autre. De fait, du jour au lendemain, en rétablissant mon plan de classe et en marquant l’espace par la disposition individuelle des bureaux, j’ai marqué mon territoire, en affirmant mon autorité et mon pouvoir au sein de la classe. 

J’aime néanmoins penser que la géographie de la salle de classe n’est pas seulement le théâtre d’opérations militaires ou, plus simplement, le seul lieu d’un contrôle et d’une lutte entre des pouvoirs concurrents. Ainsi mes plans de classe ne sont-ils pas seulement le fruit d’une volonté de surveillance et de punition (pour paraphraser Foucault), mais avant tout le résultat de la connaissance et de la relation que j’ai commencé à élaborer pour chacun de mes élèves. Le premier rang de mes classes est ainsi occupé par autant de bons élèves que d’élèves en difficulté voire agités et dissipés. Inversement, le dernier rang de la classe est occupé par autant d’élèves disciplinés que d’élèves difficiles. 

Ce qui compte, en définitive, c’est l’épanouissement de chacun d’entre eux que j’espère permettre en leur attribuant telle ou telle place dans la classe : ne pas se sentir surveillé et puni par une place au premier rang, à l’inverse, ne pas se sentir exclu et puni par une place au dernier rang, se trouver entouré d’autres élèves susceptibles de vous soutenir tant humainement qu’intellectuellement au fil des mois à venir. 

Maîtriser la géographie de sa salle de classe me paraît donc essentiel, non en tant que l’expression d’un rapport de force entre dominants et dominés mais plutôt comme l’épanouissement d’une relation de confiance entre enseignant et enseignés.  

Mi-septembre : élève de mes propres élèves

Ce matin, après deux heures de cours, me voici remontant péniblement dans ma voiture pour reprendre la route d’Apt à Aix. Apt à Aix, Aix à Apt, ce sont 55 min de route aller, 55 min de route retour, trois fois par semaine, les lundis, mercredis et jeudis. Le rythme et la fatigue commencent à se faire sentir. Ce matin, en quittant la maison, j’ai bien failli oublier les cahiers de la 6e 9, ramassés lundi et corrigés hier. 

Ces cahiers font office, pour moi, de toute premières copies à corriger – bien qu’il ne s’agisse pas encore, dans ce cas de figure, d’une évaluation à proprement parler, seulement d’un bilan de mi-parcours me permettant de m’assurer que mes soixante élèves de sixième ne sont pas trop perdus, presque trois semaines après leur entrée au collège. Je me suis surprise à appréhender la lecture de ces cahiers, à l’appréhender peut-être autant que mes élèves ont appréhendé eux-mêmes la correction que j’allais leur en donner. 

De fait, corriger des cahiers, des feuilles, des travaux, des copies…, c’est avant tout se confronter à sa propre performance en tant qu’enseignant : au-delà de leur attitude en classe, mes élèves comprennent-ils seulement ce que je leur dis ? Le cahier de certains élèves pourtant très sages et réactifs en classe peut parfois révéler des difficultés réelles que l’on n’aurait pas soupçonnées. Ont-ils commencé à intégrer toutes ces connaissances que je suis supposée leur transmettre ? dans le cas des sixièmes, ces classes si difficiles à prendre en main car si jeunes encore, tout juste tirées de l’enseignement primaire, parviennent-ils seulement à tenir leur cahier proprement, à souligner les titres des chapitres, à coller ensemble le corpus documentaire et les exercices que nous avons faits en classe depuis le début de l’année ? Je n’oublie pas que, comme le dit ma tutrice, « lorsqu’un élève échoue, c’est nous, enseignants, qui échouons. » 

Une fois ouverts, ces cahiers ont confirmé certaines des intuitions que nous avions toutes les deux : si quelques bons élèves ont tout de suite compris la mécanique de mon cours, un grand nombre d’entre eux peinent à en suivre le rythme, voire ne le suivent déjà plus du tout. Je vais devoir adapter nettement la structure de mes cours, tout en allant moins vite, en prenant plus de temps pour aller au bout des choses, qu’il s’agisse des exercices et des projets en classe ou simplement de la façon de recopier, dans son cahier, une définition écrite au tableau. 

Moi qui sortais de deux années enthousiasmantes de préparation des concours, bardée de ma réussite au capes l’an dernier et d’une bi-admissibilité à l’agrégation cette année, me voici si petite, si ignorante. Si je me trouve désormais en situation de leur enseigner tout ce que je sais, mes élèves, sans en avoir conscience, me donnent eux-mêmes tant à apprendre. Ce ne sont pas seulement mes méthodes qui doivent évoluer, c’est aussi la personne que je suis, cette nouvelle enseignante que je deviens chaque jour un peu plus en travaillant ici, qui doit se laisser façonner. Etrange découverte que celle de me voir élève de mes propres élèves. Je me réjouis, quoi qu’il en soit, de cette expérience, qui me permet de gagner chaque jour un petit peu plus en rigueur, en patience… et en humilité.