La semaine dernière, j’ai commencé à me faire « balader » par mes différentes classes, comme on dit dans le métier. La semaine précédente s’était terminée par ce qui m’est rapidement apparu comme essentiel pour pour créer un cadre de travail serein : la définition d’un plan de classe, que j’avais mûrement réfléchi pour chacun de mes élèves au préalable. Pour parer au plus urgent et malgré mes rêves d’innovation pédagogique (salles dites « en îlot » ou « en U »), je décidai de plans de classe « traditionnels » dits « en autobus » (rangées de tables disposées par deux, laissant entre chaque rangée une allée permettant le passage du professeur).
Le mercredi suivant, mes élèves de quatrième, que j’avais péniblement réussi à faire s’asseoir aux places que je leur avais attribuées, se mirent à discuter mon plan de classe lorsque je voulus leur faire effectuer une activité en binôme. Avant même l’heure de cours, deux élèves manifestement inséparables étaient venues me voir pour obtenir d’être assises l’une à côté de l’autre, prétextant (ce que je voulus bien croire étant donné l’hétérogénéité du niveau et de la capacité d’attention des uns et des autres) que l’une avait besoin de l’autre pour la soutenir dans le suivi des cours. Au moment du lancement de l’activité, chaque binôme se mit à pester l’un contre l’autre, refusant catégoriquement de travailler avec son voisin ou sa voisine, me réclamant d’aller s’asseoir ailleurs dans la classe pour pouvoir travailler avec ceux ou celles avec qui l’entente est meilleure. Confrontée à de telles résistances, je fis le choix, par pragmatisme et dans l’impératif de les mettre rapidement au travail, de les laisser s’installer les uns avec les autres. Les choses parurent d’abord bien se dérouler, mais très vite, l’ambiance devint confuse et bruyante, à tel point que le cours se termina sans que je fusse parvenue à les faire restituer leur travail aux autres membres de la classe, et par l’attitude insubordinée et irrespectueuse de deux de mes élèves.
Après de tels incidents, le lendemain, je décidai d’accueillir mes élèves dans une classe aux bureaux disposés individuellement, à la manière d’une salle d’examen. Je les fis s’installer conformément au plan de classe initialement défini, et leur fis faire la fin de l’activité individuellement, sur une feuille que je ramassai dix minutes plus tard. Cette initiative me permit de rétablir immédiatement mon autorité dans la classe, d’affirmer la dimension magistrale, ou carrément autoritaire, de ma posture en tant qu’enseignante, tout en incitant les élèves à travailler correctement.
Cet épisode m’a fait comprendre à quel point la salle de classe est un objet non seulement géographique mais plus encore géopolitique, où des acteurs se disputent un espace donné, où se joue un rapport de force pour la maîtrise d’un territoire. J’ai compris en quoi des auteurs comme Pascal Clerc en 2020, et bien avant lui Michel Foucault dans Surveiller et punir en 1975, analysent respectivement la salle de classe et la prison comme le fruit de rapports de force entre des pouvoirs, à des fins de contrôle et de surveillance d’un acteur par l’autre. De fait, du jour au lendemain, en rétablissant mon plan de classe et en marquant l’espace par la disposition individuelle des bureaux, j’ai marqué mon territoire, en affirmant mon autorité et mon pouvoir au sein de la classe.
J’aime néanmoins penser que la géographie de la salle de classe n’est pas seulement le théâtre d’opérations militaires ou, plus simplement, le seul lieu d’un contrôle et d’une lutte entre des pouvoirs concurrents. Ainsi mes plans de classe ne sont-ils pas seulement le fruit d’une volonté de surveillance et de punition (pour paraphraser Foucault), mais avant tout le résultat de la connaissance et de la relation que j’ai commencé à élaborer pour chacun de mes élèves. Le premier rang de mes classes est ainsi occupé par autant de bons élèves que d’élèves en difficulté voire agités et dissipés. Inversement, le dernier rang de la classe est occupé par autant d’élèves disciplinés que d’élèves difficiles.
Ce qui compte, en définitive, c’est l’épanouissement de chacun d’entre eux que j’espère permettre en leur attribuant telle ou telle place dans la classe : ne pas se sentir surveillé et puni par une place au premier rang, à l’inverse, ne pas se sentir exclu et puni par une place au dernier rang, se trouver entouré d’autres élèves susceptibles de vous soutenir tant humainement qu’intellectuellement au fil des mois à venir.
Maîtriser la géographie de sa salle de classe me paraît donc essentiel, non en tant que l’expression d’un rapport de force entre dominants et dominés mais plutôt comme l’épanouissement d’une relation de confiance entre enseignant et enseignés.