Ce matin, après deux heures de cours, me voici remontant péniblement dans ma voiture pour reprendre la route d’Apt à Aix. Apt à Aix, Aix à Apt, ce sont 55 min de route aller, 55 min de route retour, trois fois par semaine, les lundis, mercredis et jeudis. Le rythme et la fatigue commencent à se faire sentir. Ce matin, en quittant la maison, j’ai bien failli oublier les cahiers de la 6e 9, ramassés lundi et corrigés hier.
Ces cahiers font office, pour moi, de toute premières copies à corriger – bien qu’il ne s’agisse pas encore, dans ce cas de figure, d’une évaluation à proprement parler, seulement d’un bilan de mi-parcours me permettant de m’assurer que mes soixante élèves de sixième ne sont pas trop perdus, presque trois semaines après leur entrée au collège. Je me suis surprise à appréhender la lecture de ces cahiers, à l’appréhender peut-être autant que mes élèves ont appréhendé eux-mêmes la correction que j’allais leur en donner.
De fait, corriger des cahiers, des feuilles, des travaux, des copies…, c’est avant tout se confronter à sa propre performance en tant qu’enseignant : au-delà de leur attitude en classe, mes élèves comprennent-ils seulement ce que je leur dis ? Le cahier de certains élèves pourtant très sages et réactifs en classe peut parfois révéler des difficultés réelles que l’on n’aurait pas soupçonnées. Ont-ils commencé à intégrer toutes ces connaissances que je suis supposée leur transmettre ? dans le cas des sixièmes, ces classes si difficiles à prendre en main car si jeunes encore, tout juste tirées de l’enseignement primaire, parviennent-ils seulement à tenir leur cahier proprement, à souligner les titres des chapitres, à coller ensemble le corpus documentaire et les exercices que nous avons faits en classe depuis le début de l’année ? Je n’oublie pas que, comme le dit ma tutrice, « lorsqu’un élève échoue, c’est nous, enseignants, qui échouons. »
Une fois ouverts, ces cahiers ont confirmé certaines des intuitions que nous avions toutes les deux : si quelques bons élèves ont tout de suite compris la mécanique de mon cours, un grand nombre d’entre eux peinent à en suivre le rythme, voire ne le suivent déjà plus du tout. Je vais devoir adapter nettement la structure de mes cours, tout en allant moins vite, en prenant plus de temps pour aller au bout des choses, qu’il s’agisse des exercices et des projets en classe ou simplement de la façon de recopier, dans son cahier, une définition écrite au tableau.
Moi qui sortais de deux années enthousiasmantes de préparation des concours, bardée de ma réussite au capes l’an dernier et d’une bi-admissibilité à l’agrégation cette année, me voici si petite, si ignorante. Si je me trouve désormais en situation de leur enseigner tout ce que je sais, mes élèves, sans en avoir conscience, me donnent eux-mêmes tant à apprendre. Ce ne sont pas seulement mes méthodes qui doivent évoluer, c’est aussi la personne que je suis, cette nouvelle enseignante que je deviens chaque jour un peu plus en travaillant ici, qui doit se laisser façonner. Etrange découverte que celle de me voir élève de mes propres élèves. Je me réjouis, quoi qu’il en soit, de cette expérience, qui me permet de gagner chaque jour un petit peu plus en rigueur, en patience… et en humilité.