Début septembre – le funambule

Voici que s’ouvre la deuxième semaine de cours, sans même que j’aie eu (ou pris ?) le temps de voir passer la fin de la première semaine. Dans l’ensemble, mon sentiment est celui du funambule. Me voici oscillant en permanence sur un fil, ou sur une ligne de crête. Pour pouvoir continuer, il s’agirait de ne pas avoir peur du vide et de ne pas accorder trop d’importance au vide, sans quoi, gare à la chute ! 

De fait, devenir enseignant, c’est osciller en permanence entre des sentiments et des injonctions contradictoires, du moins en apparence. Il faut osciller entre la joie de la rencontre avec les élèves et la nécessité de garder une juste distance avec eux ; osciller entre l’intérêt de découvrir un nouveau métier et de nouveaux collègues, et le stress qu’implique l’entrée dans une institution complexe s’il en est ; osciller entre la réalité, la malléabilité et l’urgence du terrain, et les attentes idéales que l’on nourrit pour soi, pour les élèves, ou que nos formateurs peuvent nourrir à notre égard. 

Plus qu’une simple oscillation sur un fil, l’équilibre, je le sens, va peut-être avant tout consister en ma capacité à m’adapter en permanence, en accueillant l’inattendu en classe tous les jours, tout en offrant – et c’est là que se situe le danger de l’injonction paradoxale – un cadre et des règles aux enfants qui me sont confiés. A cet égard, je me réjouis de mon expérience professionnelle passée, par laquelle j’ai appris, heureusement, qu’un idéal est fait pour n’être jamais atteint et qu’on ne pratique jamais mieux son métier que lorsque l’on reste détendu et que l’on relativise. 

La beauté du métier d’enseignant telle que je la perçois cette semaine tient peut-être avant tout à ce paradoxe : alors que notre devoir est celui de cadrer, la réalité exige avant tout que nous sachions accueillir l’imprévu. L’imprévu de l’élève qui arrive en retard, l’imprévu de l’administration, l’imprévu de la réponse que l’on n’attendait pas lors d’une question en cours, ou, au contraire, celui d’une réponse que l’on attendait et qui, à notre grande surprise, ne vient pas. Dans les semaines qui viennent, mon travail ne va peut-être consister qu’en ces deux choses essentielles : continuer d’imaginer et de poser le cadre, tout en restant vigilante à rester disponible pour tout inattendu. 

Contrairement à mon travail précédent, lors duquel je passais l’essentiel de mon temps derrière un ordinateur, c’est en effet à de la matière humaine que j’ai désormais affaire : celle de mes élèves, celle des parents, celle de l’équipe pédagogique, et ma propre humanité, bien entendu. Je choisis de me répéter qu’il est ô combien rassurant que cette matière humaine demeure si imprévisible, même dans un environnement éducatif et, plus largement, dans un monde où nous courons toujours le risque de vouloir tout prévoir et tout anticiper.  

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